Il fut un temps

 

   La campagne semble si belle ce matin vue du belvédère. Le soleil à peine levé, irise la rosée sur la vigne. Au loin les prés sont recouverts d’une nappe de brume. Comme disait Victor de Laprade :

 

" Là-bas voyez-vous poindre, au bout de la montée,

Les ceps aux feuilles d’or dans la brume argentée ? "

 

   Plus loin encore, la Vallée de la Saône s’étale. On peut voir certains jours en arrière plan le Mont Blanc, signe qu’il pleuvra le lendemain.

 

   Il fut un temps où parcourir les chemins de terre entre les rangs de vigne était un réel plaisir. Les vignerons nous saluaient de la main ou venaient discuter. Le cliquetis des sécateurs se mêlait aux chants des oiseaux ou faisait s’éloigner un corbeau observateur. A onze l’Angélus sonnait, la faim se faisait déjà sentir.

 

   Mais les hommes sont devenus fous. On ne les croise plus qu’en tracteur, sulfatant à tout-va. Que cachent-ils derrière leur masque à gaz ? Ils se plaignent du vent, du froid, du chaud qui causera leur perte. Ils répandent leur poison parce qu’il va pleuvoir, parce qu’il a plu, tout est prétexte. Il n’est pas rare l’été de devoir écourter un repas en plein air tant le village devient nauséabond.

 

   Il fut un temps où les vendanges étaient plus encore des temps joyeux. On venait des quatre coins de la France. On mangeait et dormait chez le vigneron. Du matin au soir on riait, on chantait, pour se donner du cœur à l’ouvrage. Le raisin était cueilli avec respect et posé délicatement dans le seau pour ne pas l’écraser.

 

   Mais les hommes sont devenus fous. Les machines à vendanger, tels des bulldozers, secouent la vigne, arrachent les baies, laissent une rafle pantelante. Le précieux nectar n’est plus qu’une soupe laissée des heures durant en plein soleil. Qu’importe les dégâts d’une oxydation, un adjuvant de plus fera l’affaire.

 

Les rires joyeux ne reviendront plus.

L’homme pleure sa misère,

sans se rendre compte que la terre à ses pieds s’est tue,

asphyxiée de ses propres mains.

 

 

Défi littéraire "SamPoésie" proposé par Sandra DULIER - Auteure -

 

MLD

Déposé le 12 février 2017

 

7 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (6)

1. Kriss 26/05/2017

Toujours touchée par ta plume poétique.

2. Sandra Dulier (site web) 13/04/2017

La Terre... écrin si malmené.

3. Chalya (site web) 16/03/2017

Bonjour Sandra,

C'est tellement vrai, merci pour cette balade dans notre village. Heureusement il existe encore des viticulteurs en bio qui vendangent à la main et respectent la nature...cherchent les chants et les rires pendant les vendanges et tu les trouveras..;-) Au plaisir de te lire à nouveau,

Caroline Chaland

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