Présentation

    J'ai grandi en Bourgogne, près de Montceau-les-Mines, dans un quartier franco-polonais qui s'appelait " Les Gautherets " . C'était un village facile à décrire. Les hommes travaillaient à la mine et les femmes étaient mères au foyer. Comme celles des cités minières du nord, nos maisons étaient toutes identiques avec le même enduit gris foncé. Chaque pavillon accueillait deux familles, mais au moins ils étaient entourés d'une petite cour, qui nous permettait de ne pas être tout à fait tous accolés les uns aux autres. Des chalets en dur, aux façades jaunâtres, avaient été installés à l'arrière du village pour les familles nombreuses. Juste à côté, subsistaient d'anciennes baraques, elles aussi en dur. Elles avaient été construites, dans les années vingt, pour l'arrivée des mineurs polonais. Ceux qui y logeaient avaient su les agrémenter avec goût même s'il était difficile d'en cacher l'aspect très rudimentaire.

   Les hommes étaient très discrets. A croire qu'une partie d'eux-mêmes restait tapie dans l'ombre des galeries de la mine. Ils parlaient peu de leur métier, mais il suffisait de voir le charbon incrusté sous leur peau blanche pour comprendre. Mon père était " bout de feu ". C'est lui qui dynamitait les galeries pour prolonger l'extraction du charbon. Mon père " ce héros ..." a vécu toute sa carrière, et particulièrement sur la fin, la peur du grisou au ventre. Il faut dire qu'il y était particulièrement exposé par sa fonction.

    Les femmes, elles, étaient la figure vivante du village. Les jardins tous attenants au fond de nos petites cours, étaient leur lieu de rendez-vous. Quand elles étendaient leur linge le matin, elles se racontaient leurs histoires de femmes, de mères et commentaient l'actualité. L'étendage du linge semblait à mon regard d'enfant un exercice particulièrement compliqué, car il pouvait parfois occuper ma mère une bonne partie de la matinée ! J'aurais dû remarquer que c'était surtout les jours de beau temps ! Bien évidemment les petits potins allaient bon train mais lorsqu'une famille voisine était frappée d'un malheur, les cancans étaient rangés au placard et les femmes faisaient bloc pour s'épauler et se soutenir. Personne n'avait à se poser la question du bien-fondé ou non. C'était à l'époque une vraie solidarité, sans arrière-pensée et sans un retour en attente.

   " Aux Gautherets " , chacun pouvait exercer son culte ou ses traditions en parfaite harmonie. Le dimanche matin la première messe était dite en polonais par un curé polonais, la suivante était dite en français par le curé français installé dans le village. Il est vrai que nous avions tous la même couleur de peau et que pouvions prier dans la même chapelle. Mais depuis combien de temps avons-nous oublié qu'un chrétien, un musulman ou un juif parlent d'un même Dieu ?

    Le village était séparé en deux par une longue avenue commerçante. On y trouvait, entre autre, deux boulangeries et deux boucheries, l'une française et l'autre polonaise. Nos voisins polonais nous recevaient toujours avec beaucoup de plaisir. Les repas étaient pantagruéliques et arrosés d'une bonne dose de vodka. Ils nous faisaient déguster le borchtch, les kichonets, le platsek et les ponchkis. J'ai gardé de ces moments partagés, la nostalgie de leur sens de l'hospitalité et un goût particulier pour la douce sonorité de leur langue.

   Nous, les enfants, avions appris à être simples. On pouvait nous apercevoir dans le village pour aller faire quelques courses pour nos parents. Quelque fois nous avions le droit d'aller jouer chez d'autres enfants du quartier. En fin d'après midi tout le monde rentrait au bercail, fidèles à l'heure dite. Nous portions tous les mêmes habits achetés aux " Nouvelles Galeries " ou à " Prisunic " , deux des trois grands magasins de Montceau-les-Mines. Il n'y avait presque que les couleurs qui nous différenciaient ! La guère des classes n'existait pas dans notre cours de récréation. Les enfants issus d'une grande fratrie portaient des habits plus usés que les nôtres mais nous ne risquions pas de connaître l'intrusion des grandes marques. Nous étions tout simplement préservés.

   Notre école était menée d'une main de fer par une directrice au regard d'aigle, qui regrettait les anciennes méthodes d'enseignement du style " à la baguette " . Elle avait quand même réussi à faire de notre école l'une des dernières à accepter la mixité. Qu'elle aventure, cette arrivée des garçons dans notre univers ! Les pauvres, eux, avaient l'air presque terrorisés ! Pour éviter les foudres de notre directrice je préférais me faire oublier. Je n'étais pas une écolière très enthousiaste, juste présente mais assidue. J'ai toujours préféré apprendre par la découverte plutôt que par le rabâchage. A partir du CM1, mes premières rédactions furent un véritable bonheur. Je pouvais " parler " sans fin de mes petites expériences, de ma petite vie et rompre mon silence. Tout était permis puisque personne ne pouvait ni me voir, ni m'entendre. Au collège, encouragée par l'un de mes professeurs, j'ai commencé à m'essayer avec plus de profondeur. Pour cela, j'ai inauguré mes premières rimes. Ma pudeur étant déjà une nature, l'exercie fut très difficile mais bénéfique ; j'avais trouvé mon équilibre. Il bouillonnait dorénavant de lecture et d'écriture. J'admirais les auteurs. Je me sentais le génie d'une minuscule fourmi insipide face à la force incontestable d'un troupeau d'éléphants. Mais je gardais intacte l'envie d'écrire. Plus les années ont passées, plus elle m'a aidé dans mes moments de doute et a mis une note de couleur supplémentaire dans les moments d'accalmie.

   J'ai quitté depuis longtemps le quartier de mon enfance, mais je suis restée fidèle à cette région que j'aime. La Bourgogne est très riche, par son patrimoine historique, culturel, gastronomique et ses vignobles incontournables. Cela dit, toutes les régions de France ont leur histoire et leur charme. Ce qui est certain, c'est que je ne renierai mes origines pour rien au monde. J'ai grandi au milieu de ceux qu'on appelle à tort " les petites gens " ; parce qu'on ne veut pas voir qu'ils savent nous donner les plus grandes leçons de vie ; parce qu'on ne veut pas voir que même si rien ne leur est servi sur un plateau d'argent, ils savent construire leur vie avec dignité et courage. J'ai toujours considéré leur enseignement comme un bien précieux et il m'a souvent aidé.

***

   De tout ce que j'ai pu écrire étant jeune, il ne reste rien.  C'est vers l'âge de trente ans que j'ai commencé à garder mes écrits. Il n'y avait là que des esquisses. Aujourd'hui à l'aube de mes quarante ans : j'ose ... Je ne sais pas ce qu'il adviendra de mon audace, mais au demeurant comme l'a dit Eleanor Roosevelt :

 

" ... L'avenir appartient à ceux qui croient à la beauté de leurs rêves..."

 

 

 

MLD

Déposé le 11 novembre 2010.

12 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (6)

1. Brahim (site web) 15/01/2013

Je revisite avec le même plaisir cette page qui laisse toujours l'impression d'une "symphonie inachevée"...

De tout coeur.

Brahim.

2. Martins Baltar 05/06/2012

j'aime beaucoup ta manière de parler de ton enfance, avec douceur, discrétion... on te devine à travers tes mots touchants...
et ce tableau, posée sereinement entre deux symboles, celui de l'enfance et celui du temps qui passe...le regard perdu vers le lointain
merci Marie-Line
Bises

3. pedagotec 25/04/2012

Spectacle merveilleux, spectacle ensorcelant,
Où l'être estimé, sourit cordialement,
Tableau, dans un tableau, fait admirablement.
Amitiés.

4. Brahim (site web) 27/03/2012

Je suis simplement en admiration devant tant de détermination et de clarté en vue de l'accomplissement d'une "légende personnelle". Marie-Lise, je vous dis : "Bravo" !

pedagotec

5. pjbaranger (site web) 05/01/2011

Bonjour,
j'avais oublié de laisser un "commentaire" sur cette page, même si ce mot ne convient pas vraiment pour transcrire ce que je ressens. J'aime beaucoup ce sens que vous donnez à la Vie, à cette Bourgogne, à ces "petites gens", comme vous dites. Continuez...
Amitiés

6. Carole 13/11/2010

J'aime beaucoup , c'est touchant...

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